jeudi 10 juillet 2008
31-. Nous tricotons, Camille est mobilisé
7. Nous tricotons, Camille est mobilisé
Une nouvelle rentrée des classes eu lieu avec deux mois de retard. Madame Amouyal et mademoiselle Lamassour remplacèrent les titulaires partis au front La première disait avoir un rhum chronique ; en fait elle pleurait à longueur de journée son mari mobilisé du coté de Verdun. La seconde, célibataire pulpeuse de 22 ans jeta son dévolu sur le fils du maire et entra en concurrence avec Raymonde Cassé, jusque’ au moment où le dont Juan rejoignit le Sixième tirailleur dans le Pas de Calais : appelé pour défendre la Patrie.
L’hiver fut vite là, la troupe avait froid. En travaux pratique la directrice organisa un tricotage général : des cache- nez pour nos soldats ; C’est à cette occasion que j ‘appris à monter des mailles, à tricoter sans bouger les aiguilles, le point de mousse et le point de riz. J’ai réalisé un cache-nez de 50 cm de large et 2 mètres cinquante de long Les cache- nez ne partirent jamais pour le front : c’est mon père qui profita du mien : avec il s’enroulait le cou puis deux fois la poitrine et ce qui restait, il le fourrait dans son pantalon.
Bref ! Madame Amouyal s’occupait de son bébé aux récréations qui n’en finissaient pas. Elle nous apprenait les conjugaisons et les analyses logiques : c’était son dada. Personne n’y a jamais rien compris tant elle était confuse dans ses explications sauf Gustave Serrès qui bénéficiait du soutien de sa sœur, titulaire du brevet élémentaire.
Cependant elle était très ordonnée, elle passait le plus clair de son temps à ranger le matériel pédagogique ; elle nous demandait de couvrir les livres de bibliothèque avec du papier bleu ; je crois bien qu’elle craigne la visite de l’inspecteur car à cette époque, il comptait les plumes sergent major et les boites de craie. Pour faire la poussière et mettre de l’ordre dans ses placards, elle grimpait sur un escabeau en bois, les uns lui passaient les mesures de volume, les éprouvettes et les cornues ; les autres les têtards en conserve dans le chloroforme, la balance Roberval ou la chaîne d’arpenteur ; Personne ne voulait s’occuper du crâne jauni par le temps sauf Galindo qui avait l’habitude de dénicher les moineaux dans les cyprès du cimetière. Certains inoccupés par ce chantier pas très passionnant, se baissaient pour regarder sa culotte : j’étais de ceux la ; nous avions entre 10 et 14 ans. : L’âge où l’on se sent pisser.
Quant au programme scolaire, pas de problème de robinets ni de trains qui se courent après. Je suis certain qu’elle était allergique aux calculs quels qu’ils soient. Elle ne savait jamais choisir entre pierre carrée et deux pierres pour calculer la surface ou la circonférence d’un bassin. Monsieur Garcia nous l’avait bien appris lui. Ne parlons pas des fractions ou des conversions entre centilitres et millimètres cubes c’était le naufrage général, même Gustave Serres nageait avec sa béquille de sœur. Au certificat d’étude, le palmarès : 3 reçus dont 2 redoublants et Gustave, 10 recalés dont je faisais partie ; C’était la débâcle, une de plus, ou mauvais présage.
L’hiver 39-40. La débâcle. Turenne sous la neige
Pendant, que la troupe avait froid. L’hiver fut très rigoureux. Aux actualités cinématographiques, L’armée en capote et bandes molletières tapait des pieds devant des feux improvisés, elle pataugeait avec les chevaux dans la boue et la neige tirant et poussant les canons 75.
Des vols de corbeaux attendaient la bataille. Leurs ancêtres avaient accompagné la grande armée durant la campagne de Russie. Les corbaques se préparaient au festin : la chaire à canon mijotait à grand froid, ou à petit feu. La ligne Maginot devait dissuader, pulvériser l’envahisseur. L’ennemi l’ignora, il passa outre, par dessus, par coté, avec ses stukas et ses blindés. La cinquième colonne avait bien préparé le terrain, pendant que chez nous le ministre des loisirs organisait des fêtes, des banquets aux frais de la princesse. Sur la cote d’Azur, les casinos, les roulettes en avaient le tournis. Le champagne coulait à flot sous la bataille de confettis.
Les anglais, rembarquèrent à Dunkerque leurs Tomis dans une pagaille meurtrière. Les Allemands continuèrent de débouler sur la Loire : la guerre continuait. Tous les moyens étaient bons pour fuir L’envahisseur : les pataches, les carrioles, les guimbardes, les bicyclettes, les canassons, les poussettes, les godillots. La France perdit la bataille sans la livrer : Hitler était trop fort. Même Mussolini se permettait de franchir les Alpes. Coup de poignard dans le dos disaient les purs, les Francs ; Comme si la guerre pouvait se faire sans armes, sans mort, sans prisonnier, sans traître, sans héros, sans vaincu.
Un matin, le village se réveilla sous la neige. Le froid traversa la Méditerranée, et s’abattit sur L’Atlas. Ce fut notre baptême, nous n’avions jamais vu la neige. Quel spectacle immaculé, quel silence blanc et feutré ; ce fut merveilleux, la fête pendant 8 jours dans le cœur des enfants. Tous les jeux possibles y passèrent : bataille de boules de neige, bonhomme, glissades, construction de luges, et puis le temps se radoucit, la neige disparu, les oiseaux reprirent leurs activités de printemps ; les luges ont laissé la place aux carricots à roulements sur la cote de Barbata. Nous ne pensions plus à la guerre, nous devions retourner sur les bancs de l’école et les analyses grammaticales de Madame Amouyal. Au certif, 13 fautes ¾ en orthographe pour une dictée de 8 lignes La directrice disparut comme elle était arrivée. Je crois qu’elle fut remerciée : les juifs étaient radiés de la fonction publique. Avec le temps j’ai compris pourquoi elle avait toujours un mouchoir humide à portée de la main et les yeux rouges.
7(bis) Camille est mobilisé à Tlemcen
Jusque là, la guerre nous avait épargnés
. Cela ne dura pas, Camille avait échappé à la mobilisation générale en 39 : il avait été mobilisé sur place…
La situation était telle que des renforts furent demandés à L’empire colonial et notre père fut appelé au 6° tirailleur à Tlemcen. Il était souvent au village dans un uniforme pitoyable : des bandes molletières qui laissaient voir ses mollets ou ses chaussettes, une chemise élimée trop grande, le cou blanc rasé dans un col en entonnoir, lui donnait l’allure d’un condamné à mort préparé pour la guillotine. Il ressemblait aux réfugiés espagnols, fuyant Franco, qui passaient à Turenne quelques années plus tôt, tout ficelé dans des pansements en lambeaux, mendiant un morceau de pain ou un verre d’eau. La déception fut grande pour toute la famille : Nous attendions un marin en col blanc vêtu d’un pantalon à pattes d’éléphant, coiffé d’un bonnet à pompon rouge, comme sur l’album photo de ses 20 ans quand il servait à Toulon en 22 du coté de Saint Mandrier.
L'Orage rentre à Toulon Comme Camille en 1922 pour faire son Régiment. Le feuilleton
continue en 1940 à Turenne
mercredi 9 juillet 2008
30-6. La buvette à Mohan

Comme Mohan s’occupait d’avantage de sa buvette que du panier de l’intérimaire, pépé Camille du mettre de l’ordre dans son programme de, vu que le dit panier manqua plusieurs fois le train de 11 heure : il lui envoya deux taloches et un grand coup de pied au cul, qu’il en perdit son turban de Maharaja. Ce fut le moment de découvrir une gale chronique qui rongeait son cuir chevelu et ses oreilles.
Mohan ne perdit pas le Nord : il embaucha du personnel, et acheta pour une poignée de figues, un bourricot et un choiri.

Et qui il embaucha ? D’abord Raymond, puis moi-même. Nous étions chargés de servir les soldats.
Mohan assurait l’approvisionnement en vin tel une « noria » : les bombonnes descendaient vides jusqu’à la cave coopérative et remontaient pleines vers la buvette. Il nous récompensait en nous payant le cinéma, et en nous prêtant son âne pendant les heures creuses.Le standing de Mohan allait en s’améliorant, d’autant plus qu’il étendit son commerce aux cigarettes Bastos et aux savonnettes de contre Bande.
Ce commerce improvisé dura jusqu’à la bataille de Narvik et continua jusqu’au moment où les stukas déferlèrent sur la Belgique : le front se tournait vers l’ouest : Les convois ne sortaient plus d’Afrique par Casablanca, mais par Oran, Alger, Bizerte, direction la ligne Maginot ; et les trains se croisaient toujours à Turenne à la grande joie de la petite main qui manipulait de grosses liasses de billets.
La guerre ne devait être qu’une formalité ; Avec leurs empires coloniaux, leurs marines, le lebel, nous allions donner une leçon aux Boches, les Anglais et les Français ne feraient qu’une bouchée d’Hitler et de ses casques à pointe : les Chleuhs comme les appelait mon grand-père.
lundi 7 juillet 2008
29- La cure à Ax-Les-Thermes, la Mobilisation
En septembre 1939, la cure thermale du être abrégée : mobilisation générale, retour en catastrophe pour Turenne : un télégramme des chemins de fer ordonna à mon père de rejoindre son poste sans délai. Motif : déclaration de guerre. Nous faillîmes rester seuls sur les quais de la Joliette à Marseille vu que le télégramme ne mentionnait que Camille Martinez. Je ne vous décris pas l’affolement, les pleurs et les palabres de notre mère. Elle qui ne savait pas voyager seule, avec trois enfants, qui n’avait jamais rempli un permis. Enfin les choses s’arrangèrent
La traversée eut lieu sur un cargo : le gouverneur Général Jomard
plein à craquer. Le rafiot leva l’ancre à 11 heures, l’heure où le Mistral se lève. Après avoir doublé le château d’If et perdu de vue la bonne Mère nous essuyâmes une tempête dans le golfe du Lion. Le chapeau à fleurs de ma mère passa par dessus bord, pendant que l’équipage donnait l’ordre de descendre dans les cales et y balançait les valises par les écoutilles. Une épidémie de mal de mer se propagea dans les cales ; beaucoup de marins y succombèrent tant l’atmosphère était irrespirable ; papa Raymond et moi avons tenu la mer jusqu’à l’heure du repas ; sur les tables zinguées se mêlaient victuailles et vomissures il faut manger, ne pas se coucher et avoir quelque chose à vomir : mangez ! Manger ! Nous répétait notre père. Nous abandonnâmes sa théorie après les deux allers retour du repas. Sorti du golfe et du tangage, un méchant vent d’est imprima au bateau et à nos estomacs un horrible roulis.Nous débarquâmes à Alger parfumés au dégueulis, livides, le roulis , dans les jambes , déshydratés, réclamant à boire, Papa portait Janine, maman sa boite à chapeaux vide et des coliques qui la tenaillaient ,un porteur qu’il fallait surveiller s’occupait des valises. Nous avions la consigne de l’encadrer et de lui faire un placage … nous n’avions pas la forme pour assurer de telles responsabilités : mais nous étions costauds pour notre âge et ce jeu nous excitait : papa nous disait en bêguaiyant : - ou-ou-ouvrez les quinquets ! Cela voulait dire : surveillez le !
Mon père dégota une chambre à l’hôtel du square près du théâtre à droite du Tantonville pas loin de la gare. Sur les ânes du square Bresson nous eûmes droit à quelques balades en attendant un train en partance pour Oran et Turenne.
En gare d’Alger, des militaires partout, des convois, des chevaux, des automobiles, des tirailleurs, des sénégalais, des marins. Mon père profita de nous montrer l’Amirauté où il avait fait une partie de son régiment comme fourrier.
Un convoi militaro civil nous ramena au bercail à la vitesse de sécurité, s’arrêtant à toutes les gares.
Le retour dura trois jours. A toutes les gares on croisait des trains chargés de drôles de véhicules à chenilles ; Mon père nous expliqua : ce n’est pas un tracteur c’est un tank, un char d’assaut, c’est avec ça que les poilus ont gagné la guerre de 14. En fait les trains transportaient plus de cuisines de campagne, ce qui nous valait des commentaires du genre :
- L’intendance doit suivre ! Ou bien :
- Les Français n’oublieront pas leurs biscuits et leurs boites de singe
Les soldats mangent du singe papa ?
Mais non les enfants c’est du bœuf d’Australie, du corned beeff !
Et pourquoi on appelle ça du singe ?
C’est de la politique ! Ça permet aux vignerons français de vendre leur bistrouille à 9 degrés, alors que le vin algérien à 15 degrés est jeté au Chélif…Vous comprendrez plus tard !
Je crois que mon père ne comprenait pas tout lui aussi : un français moyen, de souche espagnole qui gagnait 800 francs par mois, qui n’achetait pas le journal, même à 5 sous et dont les préoccupations majeures étaient de nourrir sa famille, que les enfants obtiennent le certificat d’étude et qu’ils soient fonctionnaires…Les objectifs furent fixés très tôt.
Les vacances furent plus longues qu’à l’accoutumer. Monsieur Garcia fit une apparition en uniforme d’officier à deux gallons.
Depuis deux mois, la France était en guerre ; la rentrée des classes eu lieu tant bien que mal. Tous les esprits sont tournés vers les opérations qui se déroulent sur plusieurs fronts.
L’Allemagne a envahi la Pologne. Les chasseurs français, les Devoitines 520 enregistrent des succès. Sur une carte, le maître nous montre Varsovie, le couloir de Dantzig. En géographie, l’instituteur nous commente L’écho d’Oran : un combat naval se déroule dans l’estuaire du Rio de la Plata devant Montevidéo : trois croiseurs anglais obligent le fleuron de la marine allemande à se saborder. Nous étions ravis, La géographie et l’histoire en temps réel : la guerre serait vite finie.
Notre instituteur en uniforme disparu, laissant ses élèves les bras croisés attendant la suite du feuilleton…
Madame Garcia, plus belle que jamais, déménagea pour Décartes, son village natal, emmenant fistou et René Fleger : son fils et son jeune frère. La guerre se déroulait en Pologne, la bataille de Narvik faisait rage. Les convois passaient jour et nuit en direction de Casablanca au Maroc. Le feuilleton allait durer 5 ans.
dimanche 6 juillet 2008
28-4. Arrivée de Pépère à Turenne
Le grand- père Jules Roquefère dé barqua à turenne au train de 14 Heure en costume de coutil gris, la moustache blonde en guidon de vélo, un panama sur la tête , une petite valise à la main. Mohan débarqua une caisse et une cage : La première contenait une série de casseroles des ustensils de cuisine, un hachoir, un couperet ; la seconde hébergeait deux canards perclus de crampes,qui mouraient de soif depuis deux jours.

Dans la valise, Il y avait quelques photos, son livret de famille, un rechange et le petit coffre noir du tiroir caisse du café . Dedans : 15 billets bleus, que je n’avais jamais vus et une montre à gousset arrêtée à l’heure ou la Médjerda reçu une torpille allemande en 1917.
Les 15000 francs représentaient le fond de commerce, le matériel, la marchandise le linge et deux automobiles : le grand- père dans son empressement avait oublié qu’il avait donné la citroen à son gendre. Mon père ne revit plus l’automobile qu’il avait conduite une ou deux fois sans permis, à l’occasion de la Mouna. Mémé Jeanne fit une croix sur le trousseau de sa mère, qui lui tenait pourtant à cœur.
Enfin ! Le grand-père avait refusé de l’aide et répondu à son gendre et à sa fille : vous n allez pas venir m’emmerder, ou quelque d’approchant.
En ce temps là, on ne laissait pas tomber son père ou sa mère . On fit donc au grand père une place dans la chambre des garçons .mais la maison fut jugée trop petite et il fallu envisager de trouver une maison avec une pièce de plus et pourquoi pas avec un jardin. Le projet fut mis en sommeil jusqu’ aux vacances scolaires .Le pépère tournait en ronds, il fumait, allait aux escargots et grossissait encore. Il se faisait une gloire de peser 120 kilos : plus d’ un quintal. Nous dûmes nous accoutumer du tonnerre de ses ronflements .

En juin 1939, le directeur d’école, Monsieur Garcia, présenta ses élèves à l’examen et Raymond obtint le certificat d’étude. Alors se posa le problème : où l’aîné continuera ses études ? Il ira en pension à l’E.P.S. à. Tlemcen . Comme promis ,Camille dénicha une jolie petite maison, qu’on baptisa la villa Hernandez , du nom de son propriétaire, près de l’église à deux pas de la cave coopérative, de l’épicerie de la boulangerie et du boucher : un vrai bonheur : trois chambres , une grande cuisine, une buanderie, une cave, un jardin avec un verger, un wc au fond du jardin, un poulailler, un hangar.
Jeannette quitta la maison trop petite, ainsi que sa voisine Madame Forêt : l’amitié des deux femmes s’en trouva renforcée. Elles avaient des points communs. Elles aimaient toutes les deux le tricot, la cuisine, les confitures, les conserves, les pâtisseries, elles aimaient bien rire, ma mère gardait son père et la copine le beau-père.
Les deux grands pères s’ignoraient poliment. Le ‘’ vieux Forêt ‘’ vivait pour la chasse la montagne, et le gibier : son fusil, sa cartouchière, du pain et olives, du tabac à rouler, il disparaissait. Plusieurs jours après il réapparaissait avec une gibecière pleine à craquer un sanglier sur les épaules et frais comme un papillon, près à recommencer : juste le temps de refaire des cartouches, du tabac et il repartait. Notre grand-père avait pris des habitudes au café : il dirigeait, bricolait des cages pour ses oiseaux, allait à la chasse, assurait l’ouverture et la fermeture du café, et le soir il comptait la caisse ; après midi une sieste du tonnerre de Brest. Pendant ce temps, Pauline s’appuyait : le ménage, la cuisine, le comptoir de 13 à 16 heures, quand Jules faisait sa sieste, les verres au bassin à l’heure de l’appéro et de la belotte, et après c’était les engueulades : - Pauline ! Y a du monde au comptoir ! Aussi elle quitta ce bas monde avant son heure, épuisée par les lessives, les grossesses, les fausses couches à répétition. De temps en temps, le pépère partait à Alger, aux courses de chevaux, le porte feuille bien garni il fréquentait le Tantonville ; à Oran le Grand café. Notre grand père était comme les poireaux : il avait le cheveu blanc et la queue verte. Sa carte d’actionnaire des courses portait en face de la mention profession : propriétaire. Sa photo ne le trahissait pas, son panama non plus car il avait le physique de l’emploi. Mais il était très beau et ma mère adorait son père.
Sa chance fut qu’il eut une fille. Mais elle eut le courage et l’énergie de lui dire ses quatre vérités. Elle su admirablement se partager entre sa marmaille, son mari et son père.
Nous étions à mi chemin de l’année 1939. Le projet de cure thermale en France fut maintenu malgré la conjoncture : la guerre d’Espagne tirait à sa fin, Hitler affûtait ses couteaux. Le grand père se déboutonna : il donna discrètement à son gendre un grand billet bleu tiré de sa cassette et lui dit : tiens ! Camille pour toi, les enfants et la cure de Jeannette. Puis le Pépère se retroussa les manches et mit en route la villa Hernandez : le jardin potager, et fruitier, un élevage de poules et de lapins. Quelle joie, quel miracle quand la première couvée de petits poussins se mit à pépier dans la paille autour de la couveuse ébouriffée. Pépère planta un grand carré de chrysanthèmes pour vendre à la Toussaint Il entreprit de débiter du bois pour l’hiver : des souches de vignes et des traverses achetées 30 sous les dix au chemin de fer. Il tirait le vin, cachetait les bouteilles qu’il descendait à la cave. Il était cigale, il devint fourmi. Enfin, vu qu’il avait été apprenti forgeron, il confectionna un grand portique avec balançoire pour Janine, une corde à nœuds pour les garçons, un trapèze et des anneaux pour Camille connaissant son faible pour les agrées et la gymnastique.
Chez nous, il eut le temps de réfléchir.
Je crois que l’erreur de son existence a été de scier la branche sur laquelle il coassait et lissait son plumage. Il confectionnait des cages pour toutes sortes d’oiseaux : chardonnerets, verdiers, serins, linots, perruches… Sa fille lui a ouvert sa maison. Il y est entré comme les passereaux qu’il emprisonnait, mais aussi comme on entre en religion : il mit une sourdine à son ramage ; il observait son gendre, sa fille ses petits enfants et insensiblement il prit conscience que nous étions sa famille, qu’il avait un rôle à jouer dans ce couvent où la photo de Pauline posée sur sa commode veillait à chacun de ses gestes. Je suis sûr que le soir en se couchant, il devait lui demander pardon
vendredi 4 juillet 2008
27 - 2.L’école Mr Garcia , les deux sénégalais
La maison Hrenandez avec une Chambre pour Pépère une cour, un jardin , un poulailler,, une terrasse, une cave. Les commerces tout près ..Nous grandissions à coup de potajer qui mijotait en permanace sur la cuisinuère à bois qui chauffait la Maisonnée . Notre bronzage disparu après deux semaines d’école et comme il n’était pas passé inaperçu aux yeux des autochtones, ces derniers nous baptisèrent du surnom désobligeant de Sénégalais.
Monsieur Garcia mit un coup d’arrêt à ce racisme après que notre mère eu mis les pieds dans le plat et son chapeau à fleurs, pour défendre sa progéniture et impressionner l’instituteur : il ne faisait pas son travail au regard de notre intégration. Les baffes du Directeur eurent un effet dissuasif limité, mais il fut aidé dans sa tâche par les coups de points de Raymond qui acheva le travail : il avait quelques combats d’avance sur nos détracteurs : les fils de pécheurs à Arzew, étaient de rudes batailleurs.
Nous connûmes des sorties d’école paisibles après deux mois de classe. Nos résultats scolaires contribuèrent à nous faire respecter. 
Nous avions l’habitude à Arzew d’être dans les cinq premiers de la classe, à Turenne , Pépé Camille continua, comme par le passé, de verser sur nos livrets de caisse d’épargne, suivant un barème convenu, quelques pièces qui devaient stimuler nos résultats et surtout faire des économies. Celles-ci servaient à gonfler le budget vacances, à acheter des vélos, des vêtements, des chaussures ; nous étions de gros consommateurs de souliers, même ferrés ou cloutés.
L’année scolaire était bien avancée, l’hiver fut doux ; Monsieur Garcia remonta vite dans l’estime de mes parents : nous allions à l’étude, la répétition : il nous faisait travailler dur et fermement : il avait la main leste, ce qui chagrinait ma mère, mais donnait toute satisfaction à notre père : c’était ça de moins qu’il avait à faire. Enfin nous étions tenus, instruits, éduqués et il ne faisait payer qu’un enfant dans les familles nombreuses. L’esprit de Jules Ferry était encore respecté. 

La maison avec un jardin nous montions sur les tuiles pour appeler Lucien florès par dessus le mur mitoyen .
mardi 1 juillet 2008
26-Arrrvée à Turenne
Le chemin de fer nous y emmena à travers plusieurs tunnels, d’où nous sortîmes enfumés comme les harengs de la rue des juifs ; pour nous achever, quelques viaducs nous donnèrent le vertige et la nausée. Après Tlemcen , la locomotive mit les" bouffées " doubles jusqu’à Zelboun . Son tintamarre d’essieux de grincements , de sifflets, de ouf ouf ouf ricochait dans la vallée comme pour signaler à monsieur Cassé que le train était à l’heure, qu’il pouvait tourner les aiguillages et ouvrir la voie. La forêt de chênes lièges disparue un moment dans le panache blanc de la locomotive et elle s’assoupit dans les ombres bleues qui montaient de la vallée.
Le convoi dévala ensuite vers notre destination. A vingt heure cinq minutes nous débarquions sur le quai déserté ; seuls le chef de gare, ses deux chiens et Mohan nous attendaient
Monsieur Cassé était un homme d’une cinquantaine d’années , grisonnant, le teint rose, la moustache d’un autre temps, la casquette à coiffe blanche ramenée sur le front .Il balança la lanterne ,et donna le signal du départ d’une rafale de sifflet : le train repartit à brides abattues vers Médjaed nous abandonnant à l’ air frais du soir et au silence de la nuit .L’accueil fut chaleureux , les chiens firent des fêtes aux enfants à grands coups de queue.
Mohan , le préposé aux marchandises, emmena sur un chariot à quatre roues les colis qui devaient nous permettre de survivre en attendant le déménagement. Monsieur Cassé et pépé Camille procédèrent à un inventaire rapide des affaires qu’ils déposèrent dans la « halle » aux bagages près de la lampisterie. Madame Cassé nous servit une grosse soupe à l’oignon et du confit de sanglier .La journée avait été longue depuis le départ d’Arzew, enfin on nous coucha sur des lits de fortune dont nous primes possession sans nous faire bercer.
Le surlendemain, dès la première heure de la matinée, un train de marchandises décrocha un wagon couvert destiné à huit chevaux ou quarante hommes. Exceptionnellement il transportait notre déménagement.
Pendant la manœuvre, pépé Camille vérifiait déjà les plombs et les ligatures. Ce n’était pas le même wagon qui avait quitté Arzew : il était plus grand, plus impressionnant ; mon père nous nous expliqua qu’il y avait eu un transbordement à Perrégaux pour passer de la voie étroite à la voie large. Les ligatures furent coupées avec la grande cisaille rouge qu’on nous interdisait de toucher parce qu’on aurait pu se blesser.
Pépé Camille organisa le transfert du mobilier : il loua un camion à bête tiré par un vieux cheval blanc et gris qui sentait l’écurie à quinze mètres. Il pissait par un gros appendice qui sortait entre ses pattes de derrière.Ildevait faire des allées et venues conduit par un grand Marocain aussi maigre que son canasson et qui flottait dans son grand sarouel délavé. Le conducteur s’exprima en espagnol quand il s’aperçu que mon père s’appelait Martinez et ne fut pas long à expliquer dans la langue de Cervantès qu’il était né du coté de Mélia au Maroc espagnol. ..
Après une dizaine de voyages de la gare au village en passant par l’allée des noyers, le wagon fut vidé de nos objets familiers que nous voyions défiler dans des situations périlleuses. Le camion craquait, pliait, gémissait sous la charge. Au départ il fallait aider le cheval à se mettre en route, ensuite, c’était le camion qui poussait le quadrupède, alors, le marocain était obligé de serrer la mécanique : de freiner. Je l’accompagnais à chaque voyage, perché à coté de lui, cramponné au siège qui oscillait sous les branches de noyers qu’on évitait en baissant la tête. C’est à partir de ces émotions que je compris que trois déménagements valent un incendie.
Pendant ce temps, mon père remontait les lits et les armoires, ma mère rangeait sa cuisine avec Jeannine dans ses jupes et Raymond gardait le wagon qui restait ouvert.
Notre aîné ne perdit pas un instant : il trouva le temps de lier amitié avec Rémy, le fils unique des docks, un garçon de notre âge, tout blond qui voyait en nous de futurs copains ; lis eurent même l’occasion de décocher quelques pierres à un vol de pigeons qui venaient se nourrir autour des silos à grains.
Mohan, le préposé aux bagages, était en fait la petite main de monsieur Cassé. Il était vêtu comme un Roumi, excepté pour la coiffure : il portait un turban comme les maharadjas indiens ; pour le reste, il s’habillait avec le linge que Bernard cassé ne voulait plus. La famille Cassé était une véritable aubaine pour Mohan : contre de petits coups de mains, il avait toujours un plat chaud de nourriture, des vêtements, et l’autorisation de dormir dans la lampisterie où l’hiver, le poêle des chemins de fer dispensait jour et nuit ses calories.
En fait, les trois employés : le chef, l’intérimaire, le facteur, utilisait la petite main c’est ainsi que monsieur Cassé décida que Mohan porterait la panière matin et soir afin de ravitailler l’intérimaire : au train de onze et de treize heures.
L’intérim consistait à remplacer l’unique employé des gares voisines : Aïn- féza, Médjahed, Mansourah, Zelboun, Zoudje-Brel. La panière contenait les repas de l’intérimaire à l’aller et n’était pas toujours vide au retour : suivant les saisons, elle revenait chargée de fruits : cerises, noix, pêches, figues, abricots, prunes, ou de gibiers : grives, lièvre, perdreaux.
Le troisième employé , le facteur, était le fils de madame Jacqueneau son frère cadet était au séminaire à Oran ; la maman occupait la cure qui n’avait jamais hébergé de curé ; l’évêché n’avait pas jugé bon d’affecter un prêtre au village à temps plein et c’est l’abbé François de Marnia qui le dimanche disait la messe de huit heure à Médjahed , de neuf heure trente à Turenne , de onze heure à Marnia : un vrai marathon ; tout cela avec un triporteur qui pétaradait dans la cote de Barbata. Ces pétarades étaient le signal pour donner le troisième coup de la grosse cloche qui signifiait aux paroissiens que la messe allait commencer.
C’est Raymonde Cassé qui dévoila à ma mère les principaux aspects de la vie spirituelle du village. Elle était bien placée pour la renseigner : elle tenait l’harmonium à toutes les occasions. Elle était fine et très belle ; elle rivalisait dans mes appréciations avec la statue de Jeanne D’Arc que je ne trouvais pas assez féminine dans son accoutrement guerrier. Elle se maquillait avec raffinement et faisait très distinguée. Après coup je l’aurais bien vue dans le rôle de blanche neige. Le fils du maire ne s’y trompa pas quand il l’épousa quelques années plus tard. En attendant Raymonde ne perdit de temps : elle recruta deux enfants de cœur pour l’abbé François et deux élèves pour le catéchisme de Georgette Barthe.
samedi 14 juin 2008
25- Turenne dernier départ pour aboukir
Bonsoir madame !Vous êtes bien madame Martinez Camille née Jeanne Roquefère ?
Oui monsieur ! Qu’y a-t-il pour votre service ?
J’ai un message d’Aboukir pour vous ! Madame Pauline Roquefère est décédée, elle sera inhumée demain à 16 heures
Le lendemain, à 7 h 30, ce fut notre dernier départ pour Aboukir. Derrière la fenêtre du train qui nous emmenait, le regard ailleurs mon esprit vagabondait ou même divaguait :
Alors on ne verrait plus Mémère, on n’entendrait plus :
Où sont mes poulets ! Venez mes petits ! On n’aurait plus les caresses, les baisers qu’elle seule savait nous donner, sur ses genoux, dans ses jupons, dans son lit, contre son cœur.
Ce n’était pas vrai, pas possible, c’était une erreur ou un cauchemar, ou bien le gendarme s’était trompé.
A Oran nous changeâmes de train ; Comme autrefois, le train du sud nous conduisit jusqu’à la Macta ; Eugène Blain avec robert Bichet nous y attendaient avec l’automobile de Pépère : la Citroën C 4 .
-Jeannette ! Jeannette ! Je suis venu te chercher avec Robert, descends avec les enfants, passe moi ta valise.
Arrivée à Aboukir au milieu de l’après – midi. Le café- hôtel- restaurant de la gare était fermé nous n’avions jamais vu çà, les canaris ne chantaient plus : ils avaient entamé une longue nuit de tristesse , on chuchotait par petits groupes, on s’occupait de nous avec beaucoup de bienveillance ; mais quel vide quel silence dans ce café si animé à l’heure de la belote et de l’anisette ; une odeur de sacristie et d’encens flottait dans l’air ; où était l’odeur de la quémia , des escargots au cumin que mémère mijotait dans sa cuisine .elle nous les faisait goûter en cachette parce qu’ils piquaient trop pour les enfants
Surtout ne le dites pas à maman !
La terre se referma sur notre Grand-mère. Une montagne de fleurs témoigna de ses nombreuses amitiés . Au portail , a la sortie du cimetière, on nous rangea en ligne pour les condoléances. Ce fut long et pénible. Les yeux rouges de ma mère et son mouchoir témoignèrent de sa douleur : elle n’entendrait jamais plus sa mère l’appeler : - Nini ! ! !
Le point final des funérailles fut mit par les deux fossoyeurs quand ils tirèrent les deux battants noirs du portail . Il résista , grinça interminablement , déchirant nos cœurs pour toujours . La serrure aussi fit de la résistance refusant d’enfermer Pauline . Demain , je viendrai avec la burette d’huile dit l’un des fossoyeurs.