mercredi 16 juillet 2008

1 - 2 Ans à AÏN- SEFRA



2 Ans à AÏN- SEFRA
Sud oranais 1941-1943


1 La maison , la gare.

2 Les pères Blancs: Jolivet, Frémeaux, Segretain, Krebs, Hogoma, Janin
"Les Pères Blancs ont sauvé beaucoup de jeunes à l’époque. Ils ont laissé derrière eux un vide "grand" que les Algériens ont bien ressenti. Est-ce grâce à l’efficacité et à la méthode
d’enseignement pratiquée dans leurs écoles ?" « un algérien sur le net »

3 Les frères: Louis, Marcel, Joseph,Jean-Marc.

4 La vie scolaire:
Les cours
L'étude
les ateliers
Les récréations: la piscine, le foot, les sorties, les grandes sorties, Tiout, les scouts, le Kréder

5 La rebellion: Le noyau de datte

6 La polio: Roger Garcia

7 Les vacances: Le 3° barrage, le radeau, les dattes de Chine, les juifs, la piscine de la légion, les béguines , les dunes , la Gare, les copains : les 2 Ponsailler , les 2 Bazerques, les 4 Martinez roland, Raymond, Vincent et Paulo, Détoma; les copines : Hélène, Josette, Lydia ,Marceline

7Le marchand de Brochettes

8 Le poète

9 Les Restrictions, les ragoûts de Chameaux, la pénurie de sucre

10 Le débarquement des Américains

11 La légion étrangère : les salles de gym, les matchs de foot ,L'escrime,les Altères , la boxe ,
le cross

12 Le Père André: le M.C.R. ( mouvement des Chrétiens retraités à Aubagne)

13 La nouvelle du colonel Blanc

14 Marceau chez les pères Blancs

15 Quiqui et L'institut Pasteur

16 Le Légionnaire Flut

17le bois de boulogne


1/La maison la gare .

Mon père devenue « facteur enregistrant » avec prime du Sud ,l'été 1942 , la famille Martinez Camille au complet reprit son « barda » et le cheminot planta sa tente dans le Sud Oranais :
à Aïn-Sefra .Camille avait dégoté un logement pas loin de l'église ,de l'école public mais aussi de l'épicerie Garcia ,de la boulangerie Miraillès et de la boucherie :
deux grandes pièces ,une cuisine ,une courette ,un débarra ,un wc dans le coin et un robinet dans la cours . En deux temps et trois mouvements les meubles furent montés ,les penderies installées ,les pièces affectées même Quiqui notre petit chien, trouva sa place au débarra sur un sac de jute .
En même temps qu'un logement ,nôtre père avait pris les devants et l'inscription chez les pères blancs était faite:
Les pères blancs !! Parlons-en ! En Algérie les pères blancs étaient synonymes de redressement pour les enfants difficiles c'est ainsi que très tôt nous avions entendu parler d'eux sous forme de menace:
« Si vous n'arrêter pas de faire les voyous je vous « fout » en pension chez les pères blanc à Aïn-Sefra !»
Hé bien ,le premier octobre 1941 Raymond et Polo passaient sous le porche de l'institution Lavigerie ; tout « penauds » abattus nous nous retrouvions dans l'enceinte d'un purgatoire que notre père nous promettait depuis des années . L'institution ne ressemblait pas du tout aux écoles que nous avions fréquentées jusque là .
Dès les premiers pas ,à droite ,le local des scouts, puis deux classes alignées jusqu'à la chapelle: un renforcement, une grande battisse perpendiculaire aux classes, le ré-de-chaussée était aménagé en salle de spectacle et le premier étage en chapelle surmontée d'une niche ouverte ou pendait une cloche, puis une rue bordée de tamaris se perdait vers d'autres petites battisses et un grand jardin potager et fruitier.
A gauche du porche, d'autres classes. En face de la chapelle le bureau du père supérieur : le père Jolivet ; puis l'économat et le bureau du père Hogomat, puis on aboutissait à une grande cours carrée d'environ cent mètres de côté, contre l'économat le préau occupait tout un côté. Le deuxième côté était une clôture de tamarin et de barbelés contre la route qui menait au village nègre; puis une série de cabinets pour enfants et trois pour adulte. Le troisième côté se constituait d'un bosquet qui se perdait vers le village nègre, devant se petit bois des agrées: portique, corde a noeuds, balançoire, sautoir, pas de géant...
Le quatrième côté: un grand bâtiment de trois étages. Au réz-de-chaussée, l'étude qui pouvait recevoir deux cents élèves, le réfectoire et les cuisines. Au premier étage les chambres des pères blancs et des frères. Au deuxième étage les dortoirs: les petits et les grands séparés bien entendu. Derrière les études, un bassin d'irrigation baptisé pompeusement la piscine, et les ateliers; fer et bois. L'école était payante mais pas très cher puisque le petit cheminot au salaire modeste pouvait y envoyer ses garnements.
Le frère Louis nous distribua les livres et les fournitures scolaires .J'atterris en E.T.1 et Raymond en E.T.2 ,et le travail commença « Dar Dar » 13 heures de présence à l'institution : de 7 heures du matin à 20 heures le soir ;le repas de midi pris à la maison pour les externes ; pas de devoirs , pas de leçons et pas de cartable au domicile.

2/les peres blancs .

«C'est par leur foi » et leur persévérance qu'ils nous donnèrent confiance en nos propres forces dans nos capacités à atteindre la vérité d'un Dieu caché, ineffable et partout présent »
( Jules Vernes )
Le Père Supérieur:le RP JOLIVET dirigeait l'institution: la soixantaine , une grande carcasse, les yeux bleus, la voix grave dont les silences étaient compris par tous; ses apparitions rétablissaient le calme; C'est lui qui distribuait les billets d'honneur, les sanctions, les prix, et le nerf de Boeuf. Son outil était un mythe: personne ne l'a jamais vu et il n'y avait que lui qui avait le droit de s'en servir. Il en parlait à chaque rentrée et c'était tout. On racontait, qu'il avait été officier de marine et qu'il commandait un navire de guerre en temps de paix ... Il avait des airs de prophète: Abraham. J'aimais sa voix à la messe du Dimanche au moment du « Crédo » ou du « Confitéor »que nous chantions en latin. Il dirigeait l'institution comme à la « Royale » son bateau et par tous les temps...
Le RP FREMEAUX :un grand maigre flottant dans sa soutane blanche ,la chéchia rouge jusqu'aux oreilles ,des sandalettes type père de FOUCAULT ,les joues roses ,l'oeil vif ,un sourire permanent , il s'occupait de nous en français et montait de petites représentation théâtrales : nous avons encore en mémoire les paroles de Théhodore Botrel retrouvée récemment par Jeanine où la morale était toujours présente et Raymond interprétait le Gueux reçu par un métayer charitable

« Puis le métayer s'endormit
La minuit étant proche..
Alors le vagabond sortit
Son couteau de sa poche
L'ouvrit, le fit luire à la flamme,
Puis se dressant soudain,
Il planta la terrible lame
Dans... la miche de pain!!! »
Morale:
Vous dormirez en paix, ô Riches,
Vous et vos capitaux,
Lorsque les gueux auront des miches
Où planter leurs couteaux!!!

Il caressait constamment sa barbe légèrement rousse, sa voix chaude résonnait dans la chapelle quand il chantait : « Tu es mon berger oh Seigneur !» .Il nous accompagnait pendant les grandes promenades et souvent au retour il ramenait les plus petits sur son dos. Pendant les récréations illisait son bréviaire sans lever la tête, absorbé, lointain, dans son ciel en conversation avec Dieu.
Le RP JANIN: doux, soigné, une diction des châteaux de la Loire, une barbichette comme la chèvre de monsieur Seguin : il nous racontait avec joie et satisfaction ses missions en Afrique preuves à l'appui avec ses albums photos ,ses parties de chasse pour protéger les paroissiens des panthères qui rodaient autour des huttes et s'attaquaient surtout aux enfants imprudents qui sortaient du village à la tombée de la nuit ; ses déplacements à bicyclette pour assurer son service dans les tributs voisines . Il évoquait avec plaisir le travail de ses « ouailles » pour construire une chapelle en torchis séché avec un petit clocher et une jolie petite cloche. L'histoire, la géographie, le dessin étaient les matières dont il était responsable.
C'est avec lui que j'ai commencé à aimer les couleurs , les frises, les mosaïques , les natures mortes :un casque colonial, une sandale, une Godasse et le problème des ombres était posé
Malheureusement, un beau matin, il s'absenta, le père Jolivet nous annonça son départ pour Maison Carrée dans le but de se refaire une santé , il nous lu quelques lettres, courageuses, affectueuses pour nous, ses élèves; le père Janin nous aimait beaucoup: nous étions ses enfants .Deux mois passèrent et le Révérend Père Blanc quitta ce bas monde :Rappelé par le Seigneur. Le père Supérieur organisa une grande Prière pendant l'étude du soir suivi d'un grand silence
Le RP SEGRETAIN :un petit râblé ,trapu ,cours de partout ,agile comme un singe ,qui n'hésitait pas à courir derrière un ballon avec nous entre midi et deux en remontant sa soutane .Il jouait ailier droit et DETOMA ailier gauche ,RAYMOND gardien de but et le frère LOUIS arbitrait les matchs ,une équipe capable de lancer des défis à la légion étrangère .Il nous enseignait les maths et les sciences , j'ai beaucoup progressé en mathématiques et m'a fait aimer les sciences .
Le RP KREBS : grand ,légèrement bedonnant avec un accent germanique une grande barbe grisonnante ,il s'occupait de l'instruction religieuse ,on le surnommer COBUS sans savoir pourquoi, il devenait tout rouge quand il s'énervait après DESSOLIER un élève turbulent dont les parents résidait à Alger .Cest le seul père blanc que nous chahutions en bourdonnant en fin d'étude quand les devoirs étaient terminés
Le RP HOGOMAT : le plus âgé, tout en rondeur aux chaussures éculées rigoureux comme un comptable, économe, dans son économat :c'est lui qui tenait les comptes, qui encaissait les frais de scolarité et contrôlait les fournitures scolaires. Accessoirement, il nous parlait de l'ancien et du nouveau testament en instruction religieuse pendant que le frère LOUIS assurait les cours de morale et d'instruction civique aux élèves musulmans et israélites. Il était plus rusé que nous et ce n'est pas peu dire.Aïn-Séfra: la place, l'église, l'école laïque, où ma soeur Jeanine était scolarisée. L'école a brû.lé pendant notre séjour. Le lendemain,entre 4 murs qui fumaient encore, les ossements métalliques du piano jonchaient le sol à l'endroit où, la veille, il donnait le 'La ' aux écoliers

3/Roger garcia au pas de géant


Roger, un bon camarade de classe, en ET1, mais aussi un voisin au village. Ses parents tenaient une épicerie mitoyenne à notre maison. Nous étions clients à cause de la proximité. Très tôt, nos parents s'aperçurent que Mostaganem avait abrité leurs adolescences De plus Roger était dans ma classe, et « Boy-scout » avec Raymond ce qui arrangeait nos familles surtout que Roger était handicapé: la « polio » avait frappé quelques années plutôt Avec une retraite et l'èpicerie la famille Garcia n'avait pas de fin de mois difficile Roger était choyé, sa soeur Gisèle avait un piano et donnait des leçons de solfège dont Jeanine profita longtemps.
Avec Roger nous avions une passion commune: les timbres. C'est Monsieur Roblès qui m'a four ni mes premières Semeuses que je classais dans des boites d'allumettes. C'est mon copain Roger qui m'a appris à organiser mon premier classeur : Il me passait des doubles .Il était très généreux mais il surveillait leur valeur à l'aide du catalogue Thiaude. Ses parents ne lui refusait rien. Il avait toutes les nouveautés il achetait des planches entières et les faisait oblitérer à la poste le jour de leur parution il en faisait « des coins datés » ce qui augmentait leur cotes Il était imbattable dans son domaine. Dans sa chambre une armoire abritait tous ses Classeurs.
A l'institution Lavigerie Roger prenait du bon temps il utilisait son handicap pour se faire respecter: il n'était pas le dernier à grimper au pas de géant pour se balancer et se servir de sa prothèse pour tamponner ses voisins: ses bras et ses mains avaient récupérer les forces perdues dans sa jambe au cours de sa maladie .
Aux inter-classe je le portais à « Bourriguette » : il déverrouillait sa prothèse se qui rendait le transport plus facile: il pouvait alors plier sa jambe .

mardi 15 juillet 2008

41-20 Le départ de Turenne pour Aïn- Séfra

Le « certificat » en poche, les vacances arrivèrent très vite. La dernière semaine de juin, le Maître nous corrigea les sujets de l’examen que nous venions de passer. Il insista particulièrement sur les problèmes qu’il traita par l’arithmétique mais aussi par l’algèbre en prévision de l’entrée en sixième. C’est m. Roblès qui m’a fait découvrir les X les inconnues les nombres positifs et négatifs ainsi que les équations.
Le jour du départ fut très triste : Quand j’ai frappé à sa porte, pour lui dire au revoir, j’ai découvert une carte de visite où j’ai pu lire : Monsieur Roblès ne reçoit pas !!...Quand il a entr’ouvert sa porte, j’ai découvert un homme effondré, livide, distant, fermé, muet, lui, si ouvert, si gai, si proche de nous, j’ai quitté Turenne le coeur gros ; sans savoir pourquoi
Soixante ans plus tard, à Perpignan, j’ai compris : Il m’a signé un autographe sur sa photo : Il a griffonné
EN SOUVENIR DE TURENNE en me disant : Le docteur Dornier a sauvé ma femme. Elle était contagieuse avec le typhus ou la typhoïde je ne sais plus
Bonsoir M’sieur !!! Encore Merci !!!Au Revoir!!!

40-19. Troisième rentrée : Emmanuel Roblès



Deux nouveaux instituteurs sont affectés au village : monsieur Roblès, comme directeur, et Roger Couvert pour s’occuper du C.P., CE1. Et C.E.2. Le premier nous était complètement inconnu tandis que Roger était un enfant de Turenne que nous connaissions bien. Pas de M’sieur avec lui ! Il devait avoir entre 18 et 20 ans : des études à Tlemcen, Pendant ce temps, il avait été le pion de Raymond. Il arrivait de Nemours, son premier poste. Pendant les vacances il revenait et nous racontait la vie de L’E.P.S, et il fantasmait beaucoup. La classe de Monsieur Roblès ; Le certificat La classe du certificat:le départ pour Marnia

Monsieur Roblès, faisait plus sérieux : une carrure d’athlète , le tain mâte, les dents blanches, une calvitie naissante, un gros grain de beauté à la place de la fossette droite ,un sourire dissymétrique éclairait son visage, avec ses lunettes d’écailles, il inspiraient le respect, sans la blouse noire, il avait l’air d’un inspecteur. Ses mains poilues soulignaient force et détermination. Il arrivait de Renan
Les deux enseignants n’avaient rien en commun.
Madame Amouyal avait laissé du travail ; 8 redoublants au certificat d’étude, des sauvageons indisciplinés. Les 8 premiers jours ont suffit à notre instituteur pour nous faire admettre quelques règles de conduite, son organisation, et mesurer l’ampleur de la tache :
A. Les rangs : vous préparez l’ordre d’installation sur les bancs dès que la cloche sonne.
B. Les entrées : le travail a commencé ! silence !
C. les sorties : le travail n’est pas fini !
D. La récréation : stationnement interdit sous le préaux des cabinets, il y avait trouvé des mégots
E. Hygiène : vous amènerez un torchon, une brosse à dent, le premier par ordre alphabétique amènera un morceau de savon qui servira pour toute la classe
F. Le service : essuyer le tableau, prévoir 2 bâtons de craie, inscrire la date , vider la poubelle, remplir les encriers ,essuyer les tables, aérer la classe 5 minutes, fermer les fenêtres pour ne pas avoir froid , sonner la cloche !
G. Les sanctions : à genoux, à genoux les bras en croix, à genoux les bras en croix un dictionnaire tenu à bout de bras, et pour finir le pain sec.
H. Les récompenses : 0 fautes en dictée = un timbre de collection, le jeudi après midi, travailler à la pâte à polycopier, arbitrer les match de football et de pelote basque.
I. les responsabilités : bibliothèque : Sintas ; trésorier : Florès ; journal : Bélélé ; Jardinage : Rigail ; Douche : Parra ; matériel de sport : Martinez ; voyage : Corcuff ; Théâtre Couvert ; musique : il n’y avait pas le choix, il était le seul à jouer de l’accordéon Son nom m’échappe ? ? ? ? ? ? Album photo : Schwall ; poël : Galindo ; fournitures scolaires : Mr Roblès.
Roger Couvert en était bouche baie et donnait des signes d’essoufflement ?
Huit jours après la rentrée, Monsieur Roblès envoyait la vapeur et la locomotive se mettait en marche.
Morale : les gros mots : la Putain de ta Mère !
Après un inventaire complet des jurons les plus fréquemments employés, et nous avoir montré que la langue française possédait un synonyme pour chacun d’eux, il nous a écrit le mot Mère au tableau avec une grande majuscule. Ensuite, il nous a parlé de sa mère : veuve très jeune d’un maçon, malade d’un chaud et froid et la tuberculose a fait le reste ; obligée d’élever seule son fils en faisant des lessives pour gagner une misère : juste de quoi acheter du pain, des patates, du « bacalaou » pas tous les dimanches ! Et tous les jours, sardines au menu ; des pantalons retaillés dans ceux de son père qui n’en avait plus besoin là où il était. Les espadrilles effilochées. Il fallait économiser pour acheter les cahiers et les livres d’école. Refuser de se remarier pour ne pas imposer un parâtre à son fils. Ma mère n’était pas « ouna malla pouta « et celui qui osait l’insulter, je lui faisait payer très cher son offense, son injustice.
Toutes les mères sont aussi capables ! Réfléchissez ! Vous pensez qu’elles méritent qu’on les salisse les mamans ? Qu’on les traite de « pute » ?
La putain de ta mère a disparu de notre vocabulaire. Merci ! M’sieur !
La putain de ta race : Merci ! M’sieur !
La liste serait longue à développer maintenant, mais notre instituteur a pris son temps, il a gommé patiemment les salissures, nettoyé la cour de récréation des insultes infectes ; remis de l’ordre dans les consciences avec des mots, des mots qui font mal à ceux qui les reçoivent
Prochaine leçon : la calomnie…..
Prochaine : l’Alcool, le vin
Puis : Le tabac, la cigarette
Le tabac, la cigarette.
Un matin, après s’être installé à son bureau ; l’instituteur se mit à tousser, ensuite il a sorti un paquet de cigarettes Bastos, puis Il a passé en revue : la nicotine, le goudron, la fumée, l’oxygène, les poumons, le sport, les dents, le cœur, la circulation du sang. Tout çà agrémenté de quelques gravures horribles. Pour conclure, il nous a convaincu des effets néfastes du tabac en sortant du placard à cartes de géographie un document représentant un fumeur les yeux vitreux, la lèvre supérieure rongée par un gros bobo au travers duquel on pouvait distinguer qu’il n’avait plus de dents.
En fin, pour ne pas que ce travail reste lettre morte, il a accroché au mur de la classe le fumeur en face de l’ivrogne qui battait sa femme devant ses enfants installés à table devant des assiettes vides
Après la récréation, calculs appliqués du genre :
Un fumeur achète chaque jour un paquet de Bastos 1,30 francs,
Combien lui coûtera le bobo qu’il attrapera au bout de 25 ans (CM1) ?
Combien de kilos de viande sont partis en fumée sachant qu’elle vaut 7
Francs le kilo et qu’il y a 6 années bissextiles (certificat) ?
Les récréations.
Les ‘’ pignoles’’, les billes, la pelote fumée, la lecture, les sauts, la pelote basque, le jardinage, la photo, la lecture, constituaient avec le’’ foot’’et suivant les saisons les occupations prévues pendant les récréations. Nous étions libres, avec un responsable pour chaque activité. Le maître tournait d’un groupe à l’autre et nous étions ravis de le voir jouer aux billes avec nous, photographier les vainqueurs il enregistrait les scores pour le journal de la classe qui paraissait tous les quinze jours.
J’aimais les combats : Je me prenais pour le grand Maulns . Vu ma grande taille j’étais le cheval, François Sintas dit ‘Françoilou’ le cavalier : nous étions imbattables pour terrasser nos adversaires.
La bibliothèque, le jardinage.
François Sintas était le préposé à la bibliothèque : il enregistrait les prêts et encaissait le montant il était secondé par Lucien Florès : quelques sous percés ; il était très bon en calcul et très respecté malgré sa petite taille avec une écriture de secrétaire de mairie sa parfaite comptabilité lui valait les éloges du maître. Quand les rentrées le permettaient M. Roblès qui se rendait souvent à Tlemcen achetait quelques livres pour grossir le fond bibliothécaire.
Rigail, était le responsable du jardinage : son père agriculteur avait mis à la disposition de l’école des garçons une parcelle de terre labourée et fumée pour nous permettre de réaliser un magnifique potager : trois mois plus tard, nous vendions à nos parents de quoi cuisiner : le pot-au-feu, des pommes de terre rôties accompagnées de salades tendres comme la rosée, des artichauts à farcir : la ‘’cagnotte’’ grossissait à vue d’œil.
Le barrage de Béni-Badel
Notre ‘’ instit’’le lundi, nous racontait ses randonnées du dimanche avec des récits du genre : une histoire d’eau salée et de pénurie du précieux liquide à Oran ;Une affaire de houille blanche un projet qui devait donner à la population l’eau douce : la solution : le barrage de Béni-Badel : un travail de titan, un travail exécuté par des d’hommes dans l’Atlas et quels hommes : quelques uns y ont laissé leur peau en tombant dans le béton qui devenait leur sépulture. Car il était impossible d’arrêter la coulée .La poussière leur insufflait la silicose, le soleil et le froid la tuberculose ; la dynamite, les éboulements provoquaient des accidents graves.
Le ciment était acheminé par train, de la C.A.D.O.où il était fabriqué, à Médjahed ; les godets d’un téléphérique le transportait vers le barrage .Malgré l’interdiction, Les ouvriers utilisaient la ‘noria’ pour rejoindre leurs ‘douars’et leurs familles : le soir le téléphérique était stoppé et il arrivait que des malheureux passent la nuit dans les godets ou pire, le repos du dimanche à 20 mètres au dessus du sol sans boire ni manger prisonniers de l’engin.
Béni-Badel !un Eldorado !pas pour tout le monde; mais une source d’inspiration pour notre jeune instituteur qui obtint en 1943 avec le roman :’ Travail d’Hommes ‘le grand prix littéraire de l’Algérie. Le barrage y est pour chose
J’ai encore en mémoire la grande sortie que le Maître organisa. La cagnotte du jardinage de la bibliothèque et du théâtre servit à la location du car de Langlade pour nous conduire sur le chantier en chantant. Sur place la montagne résonnait du bruit des engins qui défonçaient ses entrailles.
Quelques années plus tard, ma mère m’offrit le bouquin je l’ai perdu, je l’ai cherché longtemps sans résultat. Au moment où j’écris ces lignes j’ai 76 ans et grâce à Danielle et Pierre de Rivas je peux le caresser. Merci chers cousins !merci Christian Puech !
La main à la pâte
Le jeudi après-midi E. Roblès invitait les plus méritants à :’ La main à la pâte’. Le travail consistait à reproduire des documents manuscrits ; je reconnaissais la belle écriture penchée du maître .Les textes étaient écrits au crayon à encre sur de grandes feuilles ; je connaissais bien ces outils car mon père les utilisait à la gare pour reproduire des documents. Dans une simple plaque à gâteaux garnies de pâte à polycopier, qui ressemblait au plateau des marchands de ‘ Calintiqua’, M. Roblès s’occupait de transférer son texte sur la pâte et nous étions chargés d’y appliquer délicatement des feuilles vierges sur lesquelles apparaissaient les écritures violettes ; il les classait au fur et à mesure dans des chemises. Aux vacances il devait porter ces papiers à Alger.
A l’heure du goûter, Madame Roblès nous servait un grand bol de café au lait accompagné d’un succulent biscuit de sa fabrication.
Avec le temps, compte tenu de la chronologie, de la date de publication de ‘Travail d’homme’, M. Roblès, avec des petits travaux d’enfants, a fait en sorte que nous devenions ‘ des Hommes’. Et probablement ses premiers collaborateurs bénévoles dans son projet de vivre de sa plume.
La pelote basque avec
Mme Roblès
Mme Roblès arriva à Turenne quelques semaines après la rentrée, elle était très pâle et convalescente ; je la voyais se reposer ; elle lisait au soleil dans le jardin mitoyen à la cour de récréation ; elle était très jeune et jolie Mr Roblès était aux petits soins avec elle.
Plus tard, après avoir mis en place les compétitions de pelote basque, il me désigna pour jouer avec sa femme afin de l’aider à se refaire une santé : le matin, avant la classe je devais jouer avec elle : elle se présentait en short ce qui me troublait au début. Puis elle reprit son travail à l’école des filles et le maître mit fin à mon plaisir : il conseillait à mon père de m’orienter vers les métiers du sport.
Mon père excellent gymnaste continua, longtemps après, à nous diriger Raymond et moi vers les salles de ‘gym’ où les barres parallèles, les anneaux, la barre fixe devenaient nos jouets favoris. Mes Parents avaient une grande estime pour ce Maître hors du commun qui nous a fait découvrir les « pélotaris et les chistéras » devant un fronton de fortune et les lectures ramenées du pays basque
Les Fables de la Fontaine , les lettres de mon mouln
Le Théâtre
Les récitations et surtout les fables de La Fontaine constituaient d’excellents exercices de vocabulaire, de dictions, de français, de morale, et surtout de découverte de la société ; M. Roblès organisa la classe en troupe de théâtre.
Pour une première : le Chat, la Belette, et le petit Lapin trouvèrent des interprètes aux physiques ressemblants aux animaux de la célèbre fable :C’est ainsi que le nez pointu de Couvert le désigna pour être Dame Belette ; que Sintas avec sa tête aérodynamique devint le Petit Lapin pas plus haut que trois pommes et je devais quitter le grand Maulns pour devenir Raminagrobis et endosser le manteau de fourrure de Mme Roblès....deux estrades superposée devenaient les tréteaux, et le bureau garni de petits rideaux,le terrier convoité par Dame Belette.
Aux trois coups, les rideaux frissonnaient, Couvert rentrait des coussins dans le palais du jeune lapin pendant que Sintas trottait sur l’estrade, ou broutait des feuilles de micocoulier fraîchement cueillies dans la cour de récréation
Alors, une voix anonyme attaquait la récitation :
_ Du palais d’un jeune lapin
Dame Belette, un beau matin
S’empara : c’est une rusée.
Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée......
Les antagonistes étant en place. Sintas retourne à son terrier sans oublier de faire un petit besoin à la manière d’un toutou : des spectateurs applaudissent !
Son terrier occupé, Sintas menace :
En tapant des pieds il entonne :
Ô dieux hospitaliers ! Que vois-je ici paraître ?...
Ô la, Madame la Belette,
Que l’on déloge sans trompette,
Ou je vais avertir tous les rats du pays...
Un sujet de guerre !on palabre, on menace
Tout y passe :- la loi du premier occupant !
je suis l’héritier !
taratata !
etcetera !
Sans crier davantage
Passons devant Raminagrobis le juge ! Un expert dans tous les cas. Un chat faisant la chattemite
J’entre en scène emmitouflée dans la fourrure de Mme Roblès, cachant mes griffes dans les longues manches du manteau ; je récite d’une voix tremblante :
-Approchez, approchez mes enfants, je suis sourd, les ans en sont la cause....
Les contestants s’approchent ; je jette des deux cotés mes griffes en rugissant et croque les plaignants.
La morale
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
Les petits souverains se rapportant aux Rois
Prohaîne représentation : les animaux malades de la peste où j’interprétais le Roi Lion.
Notre répertoire au point, nous avons traversé la place du village pour donner quelques représentations devant les filles : que du bonheur !
La Dictée, le pain sec
Oui ! Dictée avec ses ‘Â Cotés’ : écriture, majuscules, minuscules, la ponctuation, les points sur les i, les accents, les accords, les doubles consonnes, les cédilles, les mots d’usage , les noms propres, les homonymes.....le tout chronométré. Et pour terminer les questions : définitions des mots et expressions, analyses grammaticales, analyses logiques....Un marathon avec à l’arrivée un coup de règle sur le bureau : Il fallait poser le porte -plume instantanément
la correction !
les résultats : la meilleure note : un timbre la semeuse 10 centimes
le second : un timbre la semeuse 5 centimes
Les sanctions : au dessus de 5 fautes recopier la dictée pendant la récréation.
: LES ENFANT ... sans s : je suis resté au pain sec
Sintas, chargé de mission au pré de ma mère est revenu avec un goûter que m. Roblès a remplacé par un solide croûton de pain que j’ai mangé en pleurant
Depuis ce jour j’ai gagné en concentration et j’ai obtenu le « Sacafitat » et bien d’autres examens ! merci ! M. Roblès.

39- 18. Les vergers , la cagarette

18. Les vergers , la cagarette
Nous jouions aux gendarmes et aux voleurs. C’était de la fiction, mais quelques fois il nous arrivait d’être des chapardeurs particuliers. En effet, le fils du propriétaire était des nôtres : on détalait au signal :
Voilà mon père ! Criait Rigail à ses invités.
Nous avions les poches pleines, suivant les saisons, de cerises, de nèfles ou de poires. Ces ripailles surchargeaient nos intestins.
La consommation exagérée de nos butins, nous condamnait à la cagarette, comme disait Mémère Roquefère avec son accent de la rue Boutry, à droite du vieux port, derrière la mairie de Marseille, cet accent et ce vocabulaire que le monde entier nous envie, que les clients du café de la gare venait déguster avec les « kémias » et l’anisette. Notre grand mère faisait la cuisine et le spectacle comme une marionnette derrière son comptoir : avec un âne, un chien, un client, Jules et Pauline, Marcel Pagnol aurait pu la faire entrer à l’académie française la « cagarette ».
Quand le phénomène prenait une tournure plus inquiétante, mémé Jeanne nous conduisait chez le docteur Dornier qui assurait les consultations deux fois par semaine à la mairie. Il venait de Marnia, avec les médicaments d’urgence ; autrement il fallait les faire venir de Tlemcen par le train. Notre mère, avait dans sa pharmacie : de la teinture d’iode, de l’aspirine, du lactéol, de la quinine, de l’huile goménolée, de l’arnica ; elle avait aussi de la moutarde à enveloppements et des ventouses. D’un regard elle nous oscultait
Oh ! Toi tu n’es pas bien ! Viens voir « manman » !
Ouvre la bouche ! Tire la langue ! Regarde-moi dans les yeux !
Camille je te dis que le petit il est pas bien !
Jeannette ! Je vais le frictionner au pétrole
Camille, à voir si tu lui fais un « visicatoir !
Il n’y avait pas de « sécu » et les médecins soignaient gratis la plupart du temps : Ils avaient la vocation, le feu sacré en ce temps là, ils faisaient leur tournée à pieds ou tout au plus à vélo.
Quand la colique nous prenait, nous organisions des compétitions inattendues : c’était à celui qui ferait le plus gros tas de ses déjections, ou le plus grand cratère en pétant sur du sable : Bélélé Rodriguez et son neveu Para Marcel, qui avaient le même âge, étaient les plus performants.
Le bélélé en question avait tout du saltimbanque : il possédait un petit singe surnommé « quiqui ». L’animal et son maître avait un air de famille : le même museau pointu, les oreilles en feuilles de choux plantées très bas, le regard vif et le geste rapide. La vie en commun a fait qu’ils avaient déteint l’un sur l’autre ; le geste et le regard étaient leurs moyens de communications. Pendant les vacances Quiqui et Bélélé étaient inséparables. Il promenait son partenaire à vélo agrippé au guidon, ou dans une caissette ficelée sur le porte bagage. Suivant son humeur, Quiqui faisait un numéro d’équilibriste : il passait de l’avant à l’arrière par le dos de Bélélé ; arrivé à destination, il applaudissait : un vrai cirque ! Nous étions ravis par ses grimaces, nous étions persuadés qu’il riait de ses exploits.
Pendant les parties de billes, sous les platanes, le singe restait relié au vélo par une longue chaînette, il en profitait pour jouer dans les branches. Au cours de ses acrobaties sa queue lui servait de sécurité. Il lui arrivait de rater un « loopings », il se retrouvait dans la poussière, alors il se calmait, et regardait Bélélé avec l’air de lui demander pardon.
Pas question de s’approcher de Quiqui, nous étions méfiant à son égard et gardions nos distance quand il grimaçait en nous montrant ses dents, ou quand il s’agitait en poussant des cris stridents dès qu’un chien trop curieux s’approchait de ce qu’il croyait être un congénère. Alors Bélélé faisait semblant de ramasser une pierre en gueulant :
Aller « kché » ! Putain de chien ! Il veut me « niquer » Quiqui !
Le cabot, habitué à ce genre de « rebiffa des » détalait et notre ami retrouvait son calme.
Chacun apportait des friandises à la mascotte : Il adorait les cacaouettes qu’il saisissait avec méfiance prêt à s’enfuir ou à mordre : il les décortiquait prestement en crachant la peau.
Nous fumes très tristes le jour où Bélélé nous annonça que Quiqui avait disparu.

lundi 14 juillet 2008

38 -17. L’aigle




Les Hyènes ! Parlons en !
Des bergers en guenilles, gardant de maigres troupeaux : Quelques chèvres, 2 ou 3 brebis, une vachette qui ressemblait plus à un porte – manteau qu’à un bovin, le tout encadré par un chien famélique qui aboyait en réclamant du pain.
hops ! hops ! hops ! qui veut dire : du pain !du pain ! du pain ! en arabe
Ces jeunes malheureux était à la solde du Caïd : ils gardaient les animaux du notable surnommé l’Aigle : Au village on l’appelait ainsi parce qu’il habitait sur les hauteurs une maison avec une tour, le tout accroché à la falaise comme le nid d’un rapace. Sa demeure surplombait le village, la vallée et la plaine ; il paraît que par temps clair, de la haut, on pouvait y voir la mer. Bref ! L’Aigle faisait jaser : il possédait toute la montagne ; il avait quatre femmes, une vingtaine d’enfants et plusieurs frères de l’âge de ses enfants. Il faisait des apparitions au village pendant les cérémonies au monument aux morts. Il était grand, hautain, mystérieux, le regard affûté comme les serres de son pseudonyme. Il s’intéressait beaucoup aux femmes blanches, on prétendait que son tableau de chasse n’était pas négligeable. Il portait majestueusement la djellaba en poils de chameau. Il arborait une batterie de décorations pour faits de guerre dans l’armée française pendant la pacification du Rif au Maroc ;Il avait la main mise sur un millier de bêtes, sur les charbonniers et quelques centaines d’hectares de forêt : chênes liège, caroubiers, oliviers, arbousiers : un vrai seigneur, une cour et des cerfs en guenilles et ‘boumentelles.’. Il avait la réputation d’être une fine gâchette : quelques privilégies avaient l’autorisation de chasser le sanglier sur ses terres. Le « halouff » ne l’intéressait pas. Le grand père Forêt braconnait le cochon avec la bénédiction du Caïd, et tout l’hiver nous mangions du confis de sanglier

dimanche 13 juillet 2008

37- 15. Le trou du Négro


L’été arriva très vite. Notre père remit en état les vélos. Nous renouvelâmes les estaques : A ce propos, nous étions experts pour façonner des manches en bois d’olivier.
La recette ? :
Cueillir une jeune branche d’olivier en Y avec un V bien symétrique et régulier
A l’aide de fil de fer, et d’une cale, façonner le V pour en faire un U, ligaturer à 8 centimètres
Passer au four afin de sécher le bois vert, le séchage est à point dès que le bois change de couleur
Réaliser à la lime triangulaire 2 entailles au point de fixation des élastiques
Découper dans une chambre à air de camion les élastiques en bandes de 1 centimètre de large sans créer d’amorce de cassure
Récupérer dans la poubelle du bourrelier de madame Lévy une chute de cuir souple
Découper le cuir en forme de haricot, ménager 2 trous pour fixer les élastiques, etc. ….etc.
Le tout assemblé constituait une arme redoutable pour les volatils et les chiens errants.
Ainsi nous étions prêt pour sillonner la campagne, les rivières, les vergers et même viser les volailles en liberté. Nous profitions de l’heure de la sieste pour mener à bien nos expéditions jusqu’à la tombée de la nuit ; c’est alors que nous mettions à profit l’obscurité pour chasser les moineaux à la lampe électrique : nos journées étaient bien remplies.
Souvent, en pleine chaleur, au mois d’août, nous allions nous baigner à la rivière : un affluent de la Tafna ; plus exactement, nous allions au trou du Négro .
Le trou en question avait sa légende. Celle –ci excitait notre curiosité, nos angoisses et notre témérité. Le site portait le nom de celui qui après un plongeon ne retrouva plus jamais la surface et le ciel bleu. On racontait qu’il était mort de congestion après avoir manger une pastèque avant la baignade ; on racontait aussi qu’il avait été aspirer par le gouffre, et qu’il était resté coincé sous les roches creuses : celles-ci résonnaient sous nos pas ; enfin, certains parlaient de « djenouns ». ET là, mystère, c’était la confusion : le diable, les revenants, les morts, le purgatoire, le négro, l’abbé François, les fantômes hantaient nos conversations et nos nuits.
On allait malgré tout au trou du Négro. Les plus hardis et ceux qui savaient bien nager s’y baignaient. Le cadre était splendide : d’énormes blocs, arrondis par l’érosion et les crues servaient de cadre et de plongeoir naturel. Le trou était profond, l’eau transparente ; des végétations généreuses et des vignes sauvages s’accrochaient aux caroubiers et aux oliviers centenaires. Toute une faune y vivait : les merles, les palombes, les pigeons, ramiers, y allaient de leurs sifflements et de leurs roucoulements. Les grenouilles croassaient dans les joncs et les lauriers roses, prêtes à plonger à la moindre alerte. On se prenait pour Tarzan, il n’y manquait que Tchita et les crocodiles, nous étions les rois de cette jungle : la vallée résonnait du cri de Tarzan que l’on imitait à merveille. Avec nos lances- pierres on s’exerçait sur les grenouilles et les libellules en vol stationnaire, on se baignait malgré les serpents d’eau. Les « yaouleds » des douars voisins nous observaient à distance en surveillant leurs chèvres. Ils en profitaient pour se livrer à quelques rapines à nos dépends : je du mettre une croix sur ma chemisette du dimanche, Lucien Florès y laissa ses sandalettes et Rigail son pantalon. Tout cela finissait en affrontement à la fronde de berger : celle –ci claquait comme des pistolets, et les pierres sifflaient sur nos têtes. Très dangereux ces combats ; mais nous n’avions pas peur, on s’exprimait en imitant les Indiens des westerns :
Lions attaquent Hyènes avant coucher soleil !
Nous étions les lions, les justiciers.

samedi 12 juillet 2008

36- 14. Les bonbons de Georgette la confirmation

Nous étions turbulents, et pour récompenser les moins bougeurs, Georgette attribuait aux plus sages, aux plus méritants, un galet de Lourdes : elle allait chercher les bonbons dans la sacristie, les distribuait au compte goutte. La jolie boite décorée de fleurs, et surtout son contenu, excitaient notre convoitise. Un sentiment d’injustice nous étreignait quand Georgette retournait dans la caverne d’Ali Baba planquer son trésor ; et bien entendu, un commando organisa un casse sur les friandises de Georgette :
Marcelin Facoundo détenait les clés de l’église puisqu’il était chargé de l’angélus et qu’il se destinait au séminaire. Ces responsabilités ne lui donnaient aucune autorité sur nous, il avait notre âge ! Alors, un jour, pendant qu’il carillonnait l’angélus de 6 heures, deux équipes se partagèrent le travail, l’une faisait diversion, l’autre investissait la sacristie : miam-miam les bonbons.
Georgette fit son enquête !
Le coupable ?
Les absents ont toujours tort !
Raymond qui était pensionnaire à l’E.P.S. à Tlemcen était le coupable idéal, Georgette eut vite fait de nous confondre, elle nous tira du purgatoire et nous jeta en enfer. Le plus difficile fut d’aller à confesse et de trouver les mots pour demander l’absolution à l’abbé François.
Le jeudi après midi, Raymonde Cassé nous apprenait des bouts de messe en latin, des cantiques, en présence des filles. L’ambiance alors changeait. Le cœur de chacun battait pour sa chacune. C’était l’occasion de faire le beau, le gentil : la mixité avait ses avantages. On reluquait la travée des filles espérant un regard, un sourire. Les plus hardis échangeaient des billets doux : on y trouvait le plus souvent un cœur dans lequel s’entrelaçaient nos initiales. Jeannot Bontaz et Raymond Martinez étaient en compétition pour la conquête d’Hermine Florès, mais celle-ci les ignorait. Ils se battaient à pure perte.
Nous fîmes la communion en culotte courte car les costumes coûtaient trop cher. L’évêque d’Oran se déplaça pour la Confirmation : devant L’autel, nous prononçâmes notre serment en ces termes :
« Je renonce au démon, à ses pompes et à ses œuvres
Je m’attache à Jésus, à Marie pour toujours »
Il y eu un petit lunch. A cette occasion et pour la première fois, je fis connaissance avec la griserie des boissons alcoolisées. Je me suis aperçu de rien ! En fait, je bafouillais des réponses incohérentes à ma mère qui s’inquiétait de voir ma tête rouler sur mes épaules :
Mais il est saoul ! qu’est ce que j’ai fait au Bon Dieu ?
Elle me frictionna avec de l’eau de Cologne et m’envoya au lit.
L’évêque rembarqua dans une berline noire avec sa suite empressée et froufroutante au milieu de la foule qui n’en finissait pas de baiser sa bague et de se prosterner en génuflexions